2011 : le bilan

18/01/2012, par , , Benoit Crevits, , David Dufeu, Guillaume Sautereau et Luc Taramini | Bilans annuels |
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L'année 2011, ce n'était pas seulement des petits jeunes, des graines de talents, des surprises et des révélations. Ben non, en 2011, on a eu aussi notre lot de vieilles branches. Mais des vieilles branches talentueuses dont on a envie de parler à l'heure du bilan, sans prétendre à l'exhaustivité (on aurait aussi pu également évoquer Kate Bush, Pete Astor ou Primal Scream, qui ont eux aussi marqué à leur façon l'année). Un dossier réalisé par un vétéran de POPnews. 
 
Cowboy Junkies
S’ils jouissaient à la charnière des années 80-90 d’une certaine notoriété, les Cowboy Junkies poursuivent aujourd’hui leur carrière dans une semi-obscurité qui leur convient sans doute très bien. Et ce n’est pas parce qu’ils ne sont plus sous les feux des projecteurs qu’ils chôment, bien au contraire : le groupe de la fratrie Timmins a ainsi prévu de publier, sous le titre générique “The Nomad Series”, pas moins de quatre albums en dix-huit mois, dont trois sont déjà parus. Sorti en 2011, le deuxième volume est intégralement composé de morceaux écrits par le regretté Vic Chesnutt, dont ils étaient proches : pas vraiment étonnant de la part d’un groupe avant tout connu pour ses magnifiques reprises de Lou Reed (“Sweet Jane”), Robert Johnson ou Neil Young. Rares sur les scènes françaises, les Canadiens ont fait une halte début novembre au Divan du monde, à Paris, pour un concert intimiste (ils n’ont pas vraiment un public d’ados rock’n’roll…) mais d’une belle intensité. Ce groupe qui n’a jamais cherché a faire de la musique de jeunes vieillit décidément très bien.

Wild Swans
Issus de la même scène de Liverpool que les Teardrop Explodes ou Echo and the Bunnymen, auteurs en 1982 d’un premier single formidable, "Revolutionary Spirit", les Wild Swans avaient mené une carrière des plus erratiques avant de disparaître des radars au début des années 90, dans l'indifférence quasi générale. L’année 2011 les a vu revenir des limbes avec un nouvel album inespéré. Pas étonnant, donc, que “The Coldest Winter in a Hundred Years” soit si peu de son temps ; plus qu’un disque nostalgique, c’est un disque qui fait de la nostalgie son unique thème. Mais plutôt que de s’y complaire, Paul Simpson (fondateur et seul membre d’origine du groupe) semble puiser dans ces résurgences du passé une vigueur nouvelle, même si la fougue orgueilleuse de la jeunesse a laissé la place à la sérénité d’un homme qui n’a plus rien à prouver. Avec ce quasi-concept album au lyrisme contenu, bourré de mélodies renversantes, les Wild Swans ont offert l’un des retours les plus dignes de l’année.

The Feelies/The Bats
C’est sans doute l’un des hiatus les plus longs de l’histoire du rock : vingt ans après “Time for a Witness” en 1991, les Feelies ont sorti, dans la même formation, un nouvel album, “Here Before”. Et comme on pouvait s’y attendre, leur son a à peine bougé d’un pouce. Dès les premiers accords de “Nobody Knows”, on retrouve tout ce qu’on aimait sur “The Good Earth” (1986) : ces guitares rectilignes à mi-chemin entre ville et campagne, la rythmique inflexible de Stan Demeski (batterie) et Dave Weckerman (percussions), la voix sobre, sans effets superflus, de Glenn Mercer... Titres toujours aussi laconiques (“Later on”, “Again Today”, “When You Know”, “Time Is Right”, “On and On”...) pour une musique d’apparence basique mais qu’on sent minutieusement travaillée, avec la fière humilité de l’artisan. On n’ose rêver de concerts en France cette année, vu leur côté casanier, mais qui sait ?
Partis depuis nettement moins longtemps (un disque fin 2008, et même un petit concert parisien dans la foulée), les cousins néo-zélandais des Feelies, The Bats, ont aussi fait un retour remarqué avec un excellent album de chansons humbles et profondes, “Free All the Monsters”. Peut-être bien leur meilleur depuis “Fear of God”, sorti... il y a vingt ans. En 2011, les vieux potes n’ont pas fait de la soupe.

Mickey Newbury
Avouons-le, nous n’avions, comme beaucoup, jamais entendu parler de Mickey Newbury avant la parution du coffret “An American Trilogy” rassemblant ses trois plus beaux albums – sortis entre 1969 et 1973 – et un CD de raretés. Ce songwriter américain (1940-2002) a pourtant écrit dans les années 60-70 des morceaux dont des artistes nettement plus connus firent des succès, notamment “American Trilogy” (en fait un medley réarrangé de trois chansons traditionnelles) qui fit partie du répertoire seventies d’Elvis Presley. Vénéré par ses pairs (Kris Kristofferson, Johnny Cash, Townes Van Zandt…) comme par ses héritiers (Will Oldham, Bill Callahan…), Newbury peut être rattaché à la country par son art du storytelling et sa façon de chanter, mais sa palette musicale était beaucoup plus large. Plus proche au fond d’aventuriers comme Tim Hardin, Fred Neil ou David Ackles que des rednecks à Stetson, il faisait de chaque chanson une poignante méditation poétique sur l’existence. On ne sait ce qui est le plus digne d’éloges chez lui, entre la beauté renversante des mélodies, le lyrisme contenu de la voix, la qualité littéraire des textes et la somptuosité des arrangements. Le terme de chef-d’oeuvre ne paraît pas excessif pour ces disques intemporels, avec lesquels l’auditeur ne peut qu’instaurer une relation intime. Une magnifique (re)découverte.

Disco Inferno
Injustement tombé dans l’oubli après sa séparation il y a une quinzaine d’années, le groupe anglais Disco Inferno semble enfin estimé à sa juste valeur grâce au prosélytisme d’Animal Collective ou de MGMT. En attendant une très hypothétique reformation, on a pu redécouvrir en 2011 un pan essentiel de sa discographie avec la sortie sur le label One Little Indian de la compilation “The 5 EPs”. Soit cinq maxis réalisés entre 1992 et 1995, qui témoignaient de la transition décisive du trio, d’une post-new wave sous perfusion Wire et Factory Records (Joy Division, New Order, Durutti Column...) vers une musique hybride, mutante et déconstruite, préfigurant le post-rock et les tendances les plus pointues de l’electronica. Versée dans l’expérimentation, cette formation unique en son genre n’oubliait pas pour autant d’écrire des perles de pop renfrognée et mélancolique : dans un monde plus juste, “The Last Dance” ou “Second Language” auraient trusté le sommet des charts indie.

Wire
A défaut de provoquer en nous une intense excitation, la sortie d'un nouvel album de Wire éveille toujours un certain intérêt, quand d'autres rescapés des années punk/post-punk ne récoltent plus que notre indifférence. Trente-cinq ans après leurs débuts, les Anglais ne cherchent plus à réinventer le rock - ils l’ont déjà fait il y a longtemps -, mais se contentent de consolider leurs acquis, sans prétention arty. Leur livraison 2011, “Red Barked Tree”, alternait ainsi décharges d'adrénaline aux riffs ultrabasiques et pourtant sérieusement dépoussiérés, plages plus calmes à la menace latente et indéfinissable, et chansons un peu entre les deux, midtempo, qui séduisent par leur sens du détail sonore, l'intégration toujours subtile d'effets électroniques dans une formule guitare-basse-batterie éprouvée. Les vétérans post-punk auront eu également les honneurs d’un autre vétéran, Bernard Lenoir, enregistrant l’une des toutes dernières Black sessions, d’ailleurs parue en CD depuis. Des anciens toujours modernes, donc.

Nick Garrie
Une semaine avant le 25 décembre, c’était déjà Noël : l’Anglais Nick Garrie était de passage à Paris pour un petit concert voix-guitare à l’International, et on n’aurait voulu rater ça sous aucun prétexte. Nick Garrie et la France, c’est une longue histoire qui commence à la fin des années 60. Agé d’une vingtaine d’années, le beau jeune homme aux boucles blondes enregistre pour Disc’AZ son premier album, “The Nightmare of J.B. Stanislas”, dont plusieurs morceaux bénéficient des arrangements orchestraux d’Eddie Vartan (le frère de Sylvie). Malheureusement, suite à un malheureux concours de circonstances, ce petit chef-d’oeuvre pop où se mêlent fantaisie et mélancolie passe inaperçu. Nick poursuit une carrière musicale discrète, croisant la route de Francis Lai et de Leonard Cohen, obtenant quelques succès en Espagne, puis se consacre à l’enseignement, tandis que “...Stanislas” devient une pièce très recherchée par les amateurs de raretés sixties. Sa réédition chez Rev-Ola en 2005, puis sur le label espagnol Elefant en 2010 (dans une version augmentée) permettent à son auteur, désormais sexagénaire, de sortir de l’obscurité, et l’incitent même à enregistrer un nouvel album fort réussi, “49 Arlington Gardens” avec la fine fleur de l’indie-pop écossaise (Duglas T. Stewart des BMX Bandits, Ally Kerr, Norman Blake du Teenage Fanclub...). Remis en selle, Nick ne manque pas de projets pour 2012 : un documentaire sur son parcours, un concert avec une section de cordes au festival Primavera à Barcelone... De quoi prendre d’ores et déjà une option pour figurer dans cette rubrique l’année prochaine !

Electrelane
Lors de leur conférence de presse à la Route du rock l’été dernier, un confrère sortit carrément aux quatre filles d’Electrelane que leur reformation était la seule bonne nouvelle de 2011. Un avis forcément discutable, mais reconnaissons que leur prestation (quelques semaines après un concert parisien) est restée comme l’un des plus grands moments du festival. Le plaisir de se retrouver et de jouer devant un public tout acquis à leur cause se manifestait par des sourires constants - et contagieux - sur les visages de Verity, Emma, Mia et Ros. Sans jamais relâcher la tension, Electrelane a enfilé les perles d’une discographie passionnante quoique un peu inégale (“Bells”, “To the East”, “Birds”, “U.O.R.”…), ajoutant à une collection de reprises déjà bien fournie une belle relecture du “Smalltown Boy” de Bronski Beat. La formule est simple (alternance de moments calmes et de montées en puissance extatiques, sur des rythmiques métronomiques inspirées du krautrock), mais la cohésion sans faille du groupe - encore plus impressionnante qu’en 2007 - lui conférait une intensité exceptionnelle. Electrelane nous a offert plus d’une heure de transe, conclue par un “Long Dark”/“96 Tears” qui nous a laissé les larmes (de joie) aux yeux. Un come-back triomphal.
(VA) 
Kate Bush
De façon presque inattendue, l’Anglaise la plus inventive et influente de l’histoire de la musique pop refait surface cette année, six ans après “Aerial”, délai presque court si l’on considère sa disparation des radars entre 1993 et 205. Son retour est d’ailleurs un étonnant coup double : elle a commencé par livrer “Director’s Cut”,  une relecture perfectionniste, musicalement plus ou moins réussie, mais vocalement majestueuse,  de certains morceaux extraits de “The Sensual Word” et “The Red Shoes”, albums mal aimés de sa carrière. Puis, en fin d’année, elle a accompli les promesses de paysagisme post-pop esquissées sur “Aerial” : “50 Words for Snow” explore en quelques longues plages les langueurs sensuelles et les vibrations chorales des cristaux, flocons, avalanches, poudreuse, tapons de neige et autres névés, en laissant le moins de bouillasse possible. Si l’album souffre parfois, comme “Director’s Cut”, d’un mélange de sons vintage et de vocoder hich-tech (comme quoi, il en reste toujours), il dévoile plus largement (notamment sur les trois premiers morceaux) la grâce mélodique de Kate Bush au piano, et une sobriété vocale qui rattrape les galipettes d’antan par une pleine conscience de son expressivité. Les grincheux qui la croient déjà chevrotante en sont pour leurs frais, la reine n’a fait cette année que prêter son sceptre à PJ Harvey, et se tient dans l’ombre pour mieux briller (DL).



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