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Disques

Anna B Savage – A Common Turn

Avec “La Voix d’Antony” (Le Mot et le Reste, 2011), Jérôme Solal consacrait un ouvrage complet à essayer de cerner les mystères de la voix d’Antony Hegarty, devenu Anohni, cette voix « toujours jaillissante » qui « ne connaît pas son maitre » et qu’il entrevoyait comme « une sainte qui vagabonde, une fière prostituée qui confie ses charmes à quiconque veut bien l’accueillir, c’est-à-dire accepte de perdre ses repères pour se mettre en route avec elle, la suivant sur le trottoir ou filant au ciel ».
C’est une expérience du même type que j’ai éprouvée en découvrant par hasard récemment le premier album d’Anna B Savage, “A Common Turn”, paru fin janvier. J’ignorais alors tout de son premier EP, sobrement dénommé “1”, sorti en 2015. Lorsqu’on les parcourt, les rares articles évoquant ce premier essai mettaient pourtant déjà en évidence la qualité autobiographique des textes de Savage, la mise à nu risquée à laquelle elle se livrait, ainsi que la façon dont elle transformait en une force puissante son anxiété, ses fragilités et le peu d’estime pour elle-même qu’elle éprouvait. Sa voix de contralto qui aurait pu la conduire vers une carrière lyrique, ses parents étant des musiciens classiques vivant à Londres, voix profonde, animée de variations subtiles, traduisait déjà cette vulnérabilité à fleur de peau.

Je n’étais donc aucunement préparé à ce choc qu’a été l’écoute de “Corncrakes”, le morceau, inspiré du “Livre d’un été” (1972) de Tove Jansson, qui, après un bref interlude, ouvre “A Common Turn” :
l’impression immédiate de retrouver une singularité de voix proche de celle d’Antony, donc, mais aussi, comme me le suggère Pierre Lemarchand (auteur notamment de deux beaux livres sur Nico et Karen Dalton), d’Odetta et de Keeley Forsyth. Derrière ce prisme large, une sensibilité renversante jaillit dont on ne sort pas indemne. Celle-ci habite les dix titres de l’album, sous-tendus par la production de William Doyle (East India Youth). Ce dernier associe touches d’electronica discrètes, ainsi que guitares et cordes, à la voix cristalline de Savage, trouvant un parfait équilibre entre envolées baroques et dépouillement minimaliste.

Chaque chanson est de la sorte une plongée introspective dans l’intimité de leur auteure, comme un journal intime où la censure n’a pas lieu d’être. “Dead Pursuits”, pétrie de doutes sur le geste artistique, évoque la lente élaboration de “A Common Turn” et les trois années qui auront été nécessaires à son écriture, après une rupture douloureuse et une dépression expliquant le silence complet, le trou noir de cinq ans, qui précède la sortie de l’album. Derrière son titre en forme d’hommage à Leonard Cohen, il est question d’onanisme et de frustration sexuelle dans “Chelsea Hotel #3”. À la crudité des paroles s’associent un humour et une drôlerie irrévérencieuse salutaires. D’autres titres reviennent sur le délitement de la relation qu’entretenait Savage avec son compagnon d’alors, comme le morceau titre “A Common Turn”, évocation de ce moment où le doute s’est installé dans le couple, lorsque chacun cherche ses responsabilités, ou « Baby Grand” dans lequel l’un et l’autre, continuant à cohabiter, épient les coups de fil et s’accrochent à quelques derniers gestes de tendresse.

Anna B Savage a réalisé avec Jem Talbot, cet ex-compagnon qui a inspiré une majorité des chansons de l’album, l’émouvant clip de “Baby Grand”. Ils s’y livrent à une reconstitution de leur mémoire commune, grattant là où cela fait mal. Il y a du Sophie Calle, celle du film “No Sex Last Night” (1995), chez Anna B Savage : une façon similaire d’imbriquer vie personnelle et expression artistique, de travailler des douleurs intimes et de subsumer celles-ci.
“A Common Turn” est un album concept en forme d’autofiction. Cette chronique est une invite à accueillir la voix (la voie ?) d’Anna B Savage, à « accepter de perdre ses repères et se mettre en route avec elle » pour reprendre la formulation de Solal. Une voix vivante et vulnérable au timbre bouleversant d’authenticité, celle d’une artiste dont le premier album à la gestation longue et douloureuse est possiblement l’un des événements importants de l’année en cours.

Le EP de 2015 :

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