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Disques

Elori Saxl – The Blue of Distance

Dans une collection d’essais intitulée “A Field Guide to Getting Lost”, publiée en 2006, Rebecca Solnit utilisait l’expression « the blue of distance » en référence au phénomène par lequel les montagnes nous paraissent bleues en s’éloignant. La distance altère la réalité et nos sens s’en trouvent alors confus. La jeune compositrice et réalisatrice américaine Elori Saxl s’est inspirée de cette métaphore pour composer une œuvre poignante et intime, riche de détails et souvenirs qui parlent à son auteure, mais plus largement à notre temps.

Au départ, l’artiste avait en tête une idée précise, bien qu’abstraite, qu’elle voulait transposer en musique. Il s’agissait de tenter de comprendre le lien entre notre rapport changeant à la nature et le progrès technologique nous permettant de visiter n’importe quel endroit du monde sans se déplacer, le tout au travers de la mémoire. Un concept fascinant sur lequel elle a commencé à travailler au milieu de l’été, dans un paysage bucolique, capturant l’atmosphère paisible du lieu, littéralement et intérieurement. Les saisons ont passé, et le ruissellement galopant de l’eau a laissé place au craquement de la glace. Lorsqu’elle tentera, quelques mois après, de retrouver cette ambiance au travers de clichés pris sur place, elle se heurtera à la mélancolie, et au constat que l’émotion ressentie précédemment s’en retrouve diluée. C’est à ce moment là que la citation de Rebecca Solnit prend son sens. La distance et le temps ont modifié la perception première. Le souvenir est fort, mais le lieu, lui, semble avoir changé. Le concept évolue, et laisse alors place à une expérience personnelle, dans laquelle Elori Saxl embrasse la mélancolie qui l’habite.

Puisant autant dans le néoclassique que dans l’ambient, la compositrice allie musique de chambre, enregistrements sur le terrain et sonorités électroniques dans une surprenante et hypnotique homogénéité. Autour d’elle, on trouve violon, alto, violoncelle, hautbois, clarinette, flûte et basson.  A l’écoute du disque, les grands noms du minimalisme viennent en tête. On pense bien sûr à Steve Reich, Philip Glass ou encore à Brian Eno. Mais au-delà des références, la musique d’Elori Saxl se veut singulière. Son approche du rythme est remarquable. Utilisant des échantillons sonores du vent et de l’eau capturés sur place, elle va donner l’illusion d’un battement régulier, par un effet de modulation. Ce faisant, elle donne à ses compositions plus de profondeur et de mouvement, et offre un contrepoint idéal au petit groupe de musiciens qui l’entoure.

“The Blue of Distance” est une œuvre faite de nuances, à la fois émotionnelles et musicales.  Elle dépeint la grandeur des vastes espaces comme l’intimité glaciale de la solitude intérieure. Si sa volonté première était de conserver l’énergie positive des instants heureux, Elori Saxl choisira au final d’y incorporer la mélancolie. Ainsi, une partie du disque, la plus dynamique, renvoie au moment présent, quand l’autre évoque son souvenir. Sur les deux versants, la compositrice démontre un talent admirable pour la mélodie et sa place dans la structure. Tour à tour élégiaques et euphoriques, les compositions s’étendent dans le temps et l’espace. Un espace dans lequel les parties en présence dialoguent parfois seules (“Wave I, II, III”), souvent ensemble (“Blue”, “Memory of Blue”), mais toujours passionnément.  A mesure que l’on avance dans l’écoute, les teintes changent et se diluent, comme sous l’effet des vagues. Et, dans les derniers instants du planant “The Blue of Distance”, les cordes se répondent en écho et s’éloignent discrètement pour finalement se taire, et ne laisser que le souffle léger du vent.

En des temps marqués par l’isolement et la solitude, Elori Saxl invite l’auditeur à l’évasion et l’apaisement. En exploitant la mémoire de ses souvenirs, elle crée une œuvre méditative, offrant à notre esprit un terrain de jeu sans limite.

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