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Track by track – “Oiseau(X) Scratch !” de Luc Spencer

Certains avaient peut-être repéré Luc Spencer dès les années 90, quand il tenait les claviers chez Da Capo, groupe alors signé sur le label Lithium (et qui sort ses jours-ci un nouvel album remarquable, “Paradise”). D’autres l’avaient peut-être vu et entendu avec Bertrand Betsch, qu’il a souvent accompagné dans les années 2000. Ou étaient tombés en 2013 sur son premier album, “Church on a Hill”, coréalisé avec le très expérimenté Gilles Martin. Cet amateur érudit de pop baroque a aussi fondé avec le violoniste Boris Lamérand le duo Eleanor pour rendre hommage au genre lors de concerts-conférences où ils interprétaient des morceaux de The Left Banke, Moondog ou Julia Holter.
Aussi féru de bon prog anglais des seventies que d’indie pop américaine des années 90, Luc Spencer a enregistré ces dernières années “Oiseau(X) Scratch !”, un deuxième album (double) touffu et ambitieux, bourré d’inclassables chansons à tiroirs où éclatent ses talents de mélodiste et d’arrangeur. Un disque à écouter en intégralité et à commander (en vinyle, CD ou numérique) sur son Bandcamp, qu’il dissèque longuement – et avec pas mal d’humour ! – pour nous ci-dessous, morceau par morceau.

 

1. Memories

Une première chanson qui évoque ces trucs qui s’effacent, refont surface et nous suivent toute la vie. Je les ai classés par saisons dans un anglais assez scolaire. Dans mes “chansongs”, je m’exprime par l’intermédiaire d’un langage essentiellement musical. Le sens lexical des textes passe au second plan. Disons qu’il affleure éventuellement sur les phonèmes. Il m’a semblé toujours évident d’utiliser la langue anglaise comme matière sonore, comme l’ont fait d’ailleurs la plupart des compositeurs de musique pop. C’est l’ingrédient qui va bien avec cette musique. Après tout, on ne fait pas un bo bun avec des tagliatelles. Dans “Memories”, c’est donc avant tout la musique des mots et des instruments qui plonge l’auditeur dans un état hybride de torpeur et d’excitation propre à la nostalgie. “Memories”, c’est aussi un clin d’œil à une certaine musique pop qui ne s’adresse plus aujourd’hui qu’à la jeunesse des seniors. J’oubliais le principal : la voix de Marion Sarrazin, inoubliable.

2. My Doppelgänger

Deux comme Double (comme dirait Deleuze). Le doppelgänger, ce mot atypique et difficile à prononcer pour signifier « le double ». J’en ai presque trop dit car j’entretiens une relation assez exclusive avec le mien. Au-delà, c’est une chanson qui provient d’une petite ritournelle assez fragile que j’ai composée à l’âge de 14 ans et qui, telle une tique, ne m’a jamais quitté.
 Pour assembler le texte, J’ai utilisé des prénoms anglo-saxons qui sonnent bien et je leur ai fait faire des actions basiques, comme dans les vieux manuels d’anglais. Tout cela ne pouvant finir que dans un trou, comme toujours. Voire sur un double album.

3. Pornographic Videos (For Ghosts)

Un autre morceau composé il y a bien longtemps, alors que j’étais étudiant aux Beaux-Arts. Faire du neuf avec du vieux, c’est mon dada. J’aime réenregistrer un vieux morceau avec des outils contemporains, tel un père qui corrige son enfant. Musicalement, le titre est ouvertement inspiré par “Up the Hill Backwards” de Bowie dont j’aime beaucoup l’aspect morbide, désincarné, fantomatique … La figure du fantôme est assez présente dans “Oiseau(X) Scratch !”. La chanson a des airs de ritournelle enfantine un peu malsaine, inquiétante. Skid Vyk, le guitariste électrique, a réussi l’exploit de ressusciter exactement ce que j’imaginais comme partie de guitare pour ce morceau il y a vingt ans.

4. On a Wing 


Dans un album pop, il faut au moins une chanson d’amour, comme dans un bistrot il faut des cacahuètes. J’aime le côté un peu kitsch, “belle beauté”, qu’on peut trouver dans certaines chansons de Paul McCartney ou d’Elvis Costello. 
Suite d’accords (hôtel) de luxe viennois.
 La chanson est magnifiée par la partie de violon très 1900 parfaitement jouée par le compositeur Boris Lamérand.

5. Freedonia

Avec un titre tiré d’un film des Marx Brothers, “Freedonia” évoque l’utopie qui, comme les souvenirs, occupe une place importante dans ma vie.
 Le clip est un mash-up abstrait de bruits et de glitchs vidéo, autant de déchets pour l’œil. Dans un passé pas si lointain, on tentait d’en faire abstraction lorsque l’on visionnait une cassette VHS, j’ai voulu leur rendre hommage en leur donnant cette fois le premier rôle.

6. Isabelle

Dans cette chanson qui fait musicalement référence à Jonathan Richman et plus particulièrement à son album “Jonathan Goes Country”, j’ai appliqué une de mes méthodes de travail favorites : assembler des univers qui ne vont pas ensemble. Ici, une présentatrice télé chinoise rappe sur de la musique country… On peut aussi y voir un manga de cowboys ou des macaronis fluorescents… Bref, j’essaie d’instaurer un climat qui n’a rien de rassurant. Mais j’y pense, c’est peut-être pour cette raison que je suis rarement invité à “Taratata” !

7. Peter Hammill

Une chanson simple et non simpliste, évidente, qui se chante ou s’écoute à la campagne, devant une fenêtre par temps de pluie (le feu de cheminée est en option). Elle se finit comme elle ne devrait pas. Un hommage à ce grand songwriter, qui incarne pour moi l’archétype du loser flamboyant. Un artiste intègre qui a su pratiquer le grand écart lors d’une carrière jamais ennuyeuse. Après le maniérisme progressif de Van Der Graaf Generator (le groupe des ’stachus à pattes d’éléphant), il a su opérer un virage à 90 degrés dès son premier album “Fool’s Mate”, simple et subtilement baroque. D’ailleurs, si l’on veut connaître la matrice de The Divine Comedy, il suffit de se plonger dans ce disque merveilleux. Je lui ai aussi rendu hommage dans ma “Grande Epopée de la pop baroque”, un concert-conférence pédagogique monté avec le violoniste et compositeur Boris Lamérand.

8. Trou noir

Avec le recul, ce morceau instrumental m’évoque ce disque noir qui tourne et fait surgir quelques objets sonores dans l’espace, satellites rouillés et autres déchets humains dérivant en orbite autour de la boule. Pour cette chanson post-apocalyptique qui tombe à pic, j’imaginais parmi ces miettes en dérivation, entre autres : une vieille radio diffusant Marilyn Monroe, deux routiers reliés en CB, un morceau de K-pop déstructuré … Et puis il y a mon goût pour la cuisine. Dans la gastronomie française, on fait souvent le trou normand au cours d’un repas long. Il en fallait donc un dans cet album double et copieux.

9. Jangl’ Jack

Le morceau qui ressemble le plus à un tube. Il est inspiré par “Finnegans Wake” de James Joyce, mon livre de chevet auquel je m’abreuve régulièrement. Le traditionnel couplet-refrain et quelque peu malmené par un couplet en forme de longue logorrhée tranchée grossièrement à la hache par un refrain tonitruant, grotesque, voire monstrueux. Anecdote vintage, la batterie est réalisée avec les premiers “loops” que l’on pouvait trouver sur l’Internet des années 90 (je les avais gardés précieusement…). La voix suave d’Elodie Ruillier distille (comme souvent dans nos collaborations) des arômes de James Bond girls. La fin du morceau est coupée au sécateur.

10. Music for Enterprise

Un morceau sur l’ennui. On en consomme beaucoup à notre époque.
 J’aime prendre mon temps mais j’ai toujours détesté attendre. Ce temps dingue gaspillé à attendre et encore attendre puis encore attendre et finalement la plupart du temps attendre pour quoi ? Pour rien. Une attente ennuyeuse et stressante qui débouche généralement sur une déception, qui génère des dépressions, des rancœurs, des meurtres, etc. suivant une logique toute systémique.
 C’est un thème contemporain intéressant à traiter – ou pas, d’ailleurs.
 Parfois il m’arrive de penser que je suis le seul être survivant et que tout le monde est mort. Cela m’arrive en particulier quand je tente de joindre pour la cinquantième fois un label, un journaliste, le SAV de Bouygues, les pompiers, etc. Cela me rappelle aussi la torpeur éprouvée par le pauvre salarié quand son supérieur hiérarchique lui a tellement coupé l’envie de travailler qu’il se retrouve pétrifié devant un écran à attendre la fin de la journée. 
Anecdote mise à part, je suis très fier du solo de piano composé intégralement par des opérations de hasard.

11. We Come in Tunes

Je creuse de plus en plus dans cette direction. Composer un morceau fait de « bouts qui se ne joignent pas » comme dirait Luka Rocco Magnotta. De la pop rafistolée à la mode Mary Shelley… On m’a parfois reproché, mais finalement assez rarement (en fait, jamais) de bâcler de beaux morceaux, de les abîmer. Je peux dire sans hésitation que c’est un parti pris pleinement assumé. La belle beauté m’ennuie. Les Miss France, les beaux tableaux, les motos neuves, j’ai toujours envie de dessiner une petite bite dessus au marqueur indélébile. Mais c’est avant tout une posture esthétique. C’est du défaut, de l’accident, de la fissure dans le verre en cristal que naît le charme. Bien qu’ayant une culture pop relativement poussée, je n’écoute heureusement pas exclusivement de la pop et son côté parfois trop sage et consensuel m’a toujours déprimé. J’ai entendu un musicien, dont je tairai le nom évidement, qui se targuait d’avoir enregistré un album “calmant”, je ne comprend pas trop cette démarche de musique Prozac. J’aime surprendre, me surprendre et être surpris, voilà pourquoi ce morceau qui commence sur une pop relativement classique se termine dans une ambiance techno des années 90. Ne reproduisez surtout pas ça chez vous, les enfants ! Vous risqueriez de vous amuser…

12. I Need Explosions

Dans les années 90, âgé de 18 ans, j’avais immortalisé une poignée de compos sur un 4-pistes. Le jeune prétentieux que j’étais avait décidé de révolutionner la musique pop, pas moins que ça, avec une nouvelle musique qu’il avait baptisée « la musique sans rythme ». Pour que ça se sache, le jeune Werther avait envoyé sa démo au journaliste Arnaud Viviant, et ce dernier, après avoir laissé traîner la K7 quelques mois, lui avait consacré un article élogieux dans “Les Inrocks”. J’ai tenté l’expérience de réenregistrer deux morceaux figurant sur cette démo quasi inaudible, vingt ans après, avec un autre matériel d’enregistrement. Le résultat est à la hauteur, ça sonne très bordélique, le rythme est passé au broyeur mais c’est fidèle à mes intentions. L’autre morceau est “The Superman” dont je vous parlerai plus loin si vous n’êtes pas déjà parti.

13. The Man from Your Heart

Une chanson d’amour très Scott Walker dans la forme. Les plus jeunes de nos vieux évoqueraient The Divine Comedy, mais j’ai toujours su rendre à César ce qui est à César. Ce qui est toujours puissant quand vous écrivez une chanson d’amour, c’est que souvent elle a été composée suite à une rupture dans le but intéressé du retour définitif et durable de l’être aimé (qui généralement s’en contrefout). La plaie finit par se refermer plus ou moins bien mais la chanson reste toute votre vie et parfois plus, comme une cicatrice…

14. Manderley

Le morceau le plus cinématographique de l’album. Le plus grandiloquent aussi, qui tente de s’approcher de ceux que l’on trouve chez Scott Walker ou Burt Bacharach. Jamais pompeux, stupéfiant plutôt que racoleur, éberlué par le château de Manderley en flammes dans “Rebecca”. Car oui, c’est un hommage à ce merveilleux film d’Hitchcock mais c’est surtout une longue introspection intranquille. Un peu comme lorsque l’esprit s’affole et part dans tous les sens lors d’une nuit blanche.

15. Interlude

Surprise ! (et pourtant nous avons dépassé le milieu du disque)

16. The Fall of a Bird

Une chanson sobre en costume folk, avec mon ami Bobby Briggs à la voix et à la guitare parlant de la chute d’un oiseau, qui trop souvent passe inaperçue.



17. The Superman

Deuxième tentative de musique sans rythme réenregistrée. Avec vingt ans de recul, je me rend compte du caractère un peu vicieux du concept, probablement inventé pour jouir du plaisir de se prendre un « C’est pas carré ton truc ».



18. Footsteps


Le morceau le plus abouti de l’album à mon humble avis (et je sais de quoi je parle). C’est aussi le plus métaphysique. Il est entièrement construit autour de – et soutenu par des – bruits de pas, résonnant dans un couloir. Bien sûr, la solitude est la pierre angulaire de ce double édifice. La solitude d’un parcours de golf entre deux trous.

 

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