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Thousand : « Croire en l’illusion de ce qu’on fait, c’est un acte de foi énorme »

C’est sans doute l’un des disques français les plus attendus de cette année. “Au paradis” de Thousand est enfin déconfiné ces jours-ci, l’occasion pour son auteur de revenir longuement sur ses inspirations variées.

À POPnews, on aime passionnément Thousand, depuis “The Sway of Beasts” (2006) et “Go Typhoon” (2009) en duo avec Bramier, en format court, “Tous les jours” EP (2012), comme en long, “Thousand” (2015). Le temps passe, les chroniqueurs se suivent et l’enthousiasme ne faiblit pas, au contraire ! Lorsqu’en 2018, Stéphane “Milo” Milochevitch passe à la langue de Brigitte Fontaine pour un roulage de pelle agressif et sensuel, on jubile tellement qu’on s’offre le luxe de deux chroniques du “Tunnel végétal” (ici et ). Son successeur, “Au Paradis”, réussit le tour de force de nager dans les mêmes eaux troubles d’une poésie joueuse tout en renouvelant le plaisir de l’écoute par un assèchement du matériau musical. Furieusement intime et donc totalement universel, Thousand nous met aux anges avec ce deuxième album en français de sa carrière, qu’on écoute en boucle depuis le début de l’année, privilégiés que nous sommes. Confiné à Paris entre quatre murs, « comme il se doit » (précisait-il), Stéphane a bien voulu répondre à nos questions tarabiscotées. On saura tout du couteau véritable de Rambo, des attraits de Heuss l’Enfoiré et des petits bras de Mark Knopfler. Entretien avec l’un des plus fabuleux et passionnants popeux de la langue d’ici.

On a tous été surpris par Le Tunnel végétal, surtout ceux qui connaissaient Thousand en version anglo-saxonne. On a l’impression que c’était une sorte d’essai, un parti pris risque-tout d’abandonner toute certitude, quitte à se brûler les ailes dans une écriture en français. Est-ce que tu peux revenir sur cette genèse et sur les motivations pour te lancer dans ce nouveau type d’écriture ?

Stéphane Milochevitch : Ça me semble loin aujourd’hui, c’est venu comme ça. Ça faisait depuis toujours que j’écrivais des bribes en français, que je faisais des tentatives. Mais effectivement ça change tout. Les mots renvoient à l’usage de la langue qu’on utilise, à son histoire et à la culture qui s’y rattache. C’est tout le contexte qui est transposé, et je me suis senti bien dans ce nouveau décor. J’ai l’impression que le français supporte moins bien le flou, et impose plus de précision. La France, sa géographie et sa culture, sont très présentes dans “Au paradis”. Le Crazy Horse, les Vosges, l’hôtel Ibis, Notre-Dame de La Vouise, Oradour-sur-Glane, etc.. Pareil avec les évocations de figures anglo-saxonnes, une fois leurs noms prononcés en français, ça les place ailleurs, dans le monde en carton-pâte de la traduction, elles se retrouvent déformées par la prononciation. J’aime bien voir passer ces caricatures de Merle Haggard et Hunter Thompson, Sing Sing Prison (qui renvoie à Johnny Cash), affublés d’un R parisien. Avec toutes ces évocations, il s’agit souvent de désacraliser et de blasphémer, c’est un vrai plaisir et aussi un moteur. Blasphémer contre les autres et aussi contre moi-même. Si je place des figures divines et d’idoles au milieu d’un bazar d’objets et de lieux communs, c’est aussi bien pour rabaisser les uns que pour élever les autres. Dans les textes d’“Au paradis”, il n’y a pas de hiérarchie dans les thèmes et les figures, ni dans les motifs musicaux et les choix instrumentaux. La plupart des musiques sont très simples et ont été posées là de façon la plus directe possible. Puis enregistrées pour beaucoup en une prise, une fois qu’on avait trouvé le son que je voulais. On a enregistré sept basse/batterie/guitare en un jour de studio et on n’a pas retouché les prises. Il y a des arrangements très nobles de quatuor à cordes, écrites par Bryce [Dessner, membre de The National et Clogs] qui est un compositeur contemporain extrêmement virtuose qui a une notion de la structure très développée, au sein de chaque mesure comme sur la totalité de ses pièces, des arrangements donc très nobles, posés sur des morceaux presque sans aucune structure, juste un déroulé d’accords basiques, coiffés de paroles sans refrain et de lignes de guitare électrique qui renvoient directement à Dire Straits. Des synthés très larges sur un basse/batterie très raide et resserré. C’est ce genre d’image contrastée que je voulais pour ce disque.

Tu joues beaucoup sur ce qui semble être des jeux de renvois, de reprises textuelles d’une chanson à l’autre, voire d’un album à l’autre. Il y a quelque chose de très organique, de l’ordre du rhizome deleuzien qui circule. Mais ça peut être aussi de l’ordre du motif jazz ou de la musique expérimentale qui d’un seul coup s’agrège et suscite une réponse. Est-ce que ces champs t’intéressent, te sont féconds ?

J’ai toujours aimé l’idée d’un motif mélodique qui revient comme pour hanter un ensemble de morceaux. Je fais la même chose avec les textes. Tous les éléments du disque sont là pour raconter une histoire pas forcément linéaire. Si certaines briques du mur ont déjà une histoire, c’est pour qu’elle devienne elles-même un élément de décor. Ça vaut pour les références dans les textes, mais aussi pour les motifs musicaux, les intonations. Les renvois d’un texte à l’autre permettent, en recoupant, d’étendre encore le paysage au-delà du contenu d’un seul morceau, en créant un effet de tiroir. Ca implique de passer beaucoup de temps à l’écriture, mais finalement c’est plus un travail de lâcher-prise que de référencement et d’archivage. Pour laisser se faire le lien entre les idées, et le laisser se développer pour constituer une vraie trame. Mais tout ça c’est mon jeu à moi, au final je voulais juste faire un disque de pop assez cash.

Avec le nouvel album, on est à la fois surpris de retomber exactement sur ce qui nous paraît, à première écoute, être dans les rails du “Tunnel végétal” puis de découvrir qu’il est en fait plus resserré. Il est amputé d’une voix féminine, moins touffu que le précédent, plus noir aussi et surtout très centré sur ta personne alors que le premier paraissait plus ouvert sur diverses pistes. Pour reprendre une métaphore que tu aimes bien utiliser, est-ce que “Le Tunnel végétal” est l’Ancien Testament et “Au paradis”, le Nouveau ?

Je rêve de minimalisme parce que c’est complètement à l’opposé de ma manière de faire. Pour cet album, je me suis imposé d’élaguer au maximum, faire un petit son, m’arrêter dès que je trouvais que le dispositif tenait debout. Et sur ce chemin ténu, envoyer la cavalerie des textes avec beaucoup de relief, dans les images et dans le sens. J’ai cherché à exprimer plus de choses en en faisant moins. A l’avenir, j’aimerais réussir à insérer plus de vide et de silence dans mes morceaux, plutôt que de devoir en parler.

On a l’impression qu’“Au paradis” est aussi un enfant de tournée (allusions au “Highway To Hell” d’AC/DC), de relations sexuelles disons… annexes et, a priori, sans avenir (un peu partout mais précisément dans “Jeune Femme à l’Ibis”). Est-ce que tu peux nous expliquer comment ces thèmes-là s’enchaînent ?

Dans mon premier album “The Flying Pyramid” , chez Arbouse Recordings en 2009, il y a « The Hotel Lobby », un morceau sur une relation disons… annexe sur fond de “High Voltage”. Il faut croire que rien n’a changé. Dans “Au paradis”, il est beaucoup question de route, de voyage, de vol, d’avion, d’automobile, de moto, de chemins et d’autoroutes. C’est un des axes de cet album, une autre possibilité de paradis. J’ai retiré au dernier moment un morceau qui synthétisait bien ce thème. C’est dommage, j’aimais bien les paroles et les endroits en France dont il parlait.

“J’ai du mal à accorder du crédit à des artistes qui surfent sur le culte de leur personnalité, c’est de la vanité narcissique que je trouve ridicule. En ça, le rock est une usine à clowns.”

Ça fait donc un deuxième titre qu’on meurt d’envie d’entendre après ta reprise des Silver Jews, “The Frontier Index”, que tu joues sur scène mais qui, je crois, est une “outtake”, comme on dit, de l’album précédent (on peut voir un court extrait sur cette vidéo). Est-ce que ce n’est pas l’occasion de sortir un chouette maxi ? Par ailleurs, tu es un grand fan des Silver Jews et je crois que tu avais confié en concert que tu aurais préféré que David Berman ne sorte pas de sa retraite. Ce qu’on peut comprendre par rapport au mythe qu’il incarnait malgré lui (on pense à “Hey Hey My My”) et aussi par rapport à sa défaite dans son combat personnel et poétique contre le mauvais Berman de la famille, son père le lobbyiste Richard Berman. Peux-tu nous parler de ton rapport à David Berman ? Que penses-tu de son ultime album sus le nom de Purple Mountains ?

Ce n’est pas une reprise en fait, c’est un morceau que j’ai écrit, où à la fin on répète en boucle les paroles du dernier couplet de “The Frontier Index”, introduites par « David Berman de Silver Jews a dit : ». C’est un peu pour le sanctifier ironiquement. Je n’aime pas trop la version qu’on avait faite pour le disque. On en a enregistré une beaucoup plus fidèle à la version concert à Berlin pour le festival People il y a deux ans. Mais en même temps, j’aime bien l’idée d’avoir des morceaux uniquement pour la scène. Il y avait trois morceaux en anglais et un en français qui ont été écartés du “Tunnel végétal”. Dont des morceaux que j’aime vraiment bien, mais ce n’était pas le rendez-vous pour eux. Peut-être que ça viendra si un jour ça fait sens.
Concernant Purple Mountains, je n’ai pas écouté le disque, juste quelques bribes en musique de fond en mangeant des crêpes chez un ami. Qu’il sorte du silence pour lâcher un album lettre d’adieu et mettre fin à sa vie juste après, c’est un peu trop intense pour moi. Et ça me fait me demander si la musique est vraiment le contenu premier de ce disque, du coup je ne sais pas si j’ai envie de participer à ça. Je trouve tout le processus assez inapproprié. Je ne sais pas si je l’écouterai un jour. Ça me fait penser à la tentative de suicide de David Pajo et l’étalage public sur les réseaux qu’il en a fait. Quand j’ai vu la photo de lui le lendemain à l’hôpital pouce en l’air j’ai su que je ne pourrais plus écouter sa musique. Je ne m’intéresse pas du tout à la vie privée des musiciens. Quand ils essaient de me mettre le nez dedans de force c’est rédhibitoire. Dans le cas de Berman, il y a dix ans, la décision d’arrêter la musique pour devenir poète et activiste m’avait beaucoup touché parce qu’elle était en lien direct avec sa façon de faire de la musique, et avec ce qui le poussait à la faire. Un outsider enragé. Je trouvais que c’était une belle étape, qui me parle beaucoup. Pour moi, la production artistique et sa représentation publique sont deux choses très différentes, que je ressens comme contradictoires. J’ai du mal à accorder du crédit à des artistes qui surfent sur le culte de leur personnalité, c’est de la vanité narcissique que je trouve ridicule. En ça, le rock est une usine à clowns. Que lui y revienne pour un dernier coup de projecteur, comme pour mettre en scène son suicide, ça m’embarrasse plutôt.

Dans ton écriture, on trouve de nombreuses références mythologiques, bibliques, musicales évidemment avec en plus le zapping culturel/surf internet, qu’il s’agisse de la présence des chemtrails sur le premier album ou du Flamagenitus (ce nouveau nom apparu récemment dans l’atlas des nuages). Ce mish-masch culturel, ce gloubiboulga propre à notre génération tient lieu d’une nouvelle forme poétique qui tient autant de la dérive situ que des surréalistes. Est-ce que tu te reconnais là-dedans ? Est-ce que tu es pratiquant de ce sport-là ?

C’est poétique dans le sens où ça raconte des histoires de forme non linéaire, et si le cut-up, le collage et la dérive sont présents dans les textes, c’est uniquement comme outils. Je ne revendique aucun héritage.

Aloïs Zötl ou “Le Rêve du cheval”.

On a souvent des images de film qui nous viennent à l’écoute du disque. Le rêve du cheval nous fait penser au “Cheval de Turin” de Béla Tarr et on croit y entendre les trompes de “Médée” de Pasolini. Quant aux « Fleurs dans un feu », elles font surgir l’image de Stromboli (« comme le village des pauvres gens qui vivent à l’ombre d’un volcan »). Sans parler du motif emprunté, nous semble t-il, à Angelo Badalamenti pour “Twin Peaks” de David Lynch qui rythme “Mon dernier voyage”. Est-ce que ça fait partie de ton mode-monde d’écriture ?

Je n’ai pas vu ces films mais oui, je suis inspiré par les images que je vois. Il y a des références picturales dans le disque, comme Aloys Zötl ou “Jeune femme à l’ibis” de Degas. J’ai vraiment fait ce rêve d’Aloys Zötl évoqué dans « Le Rêve du cheval ». On ne connaît presque rien de sa vie. Derrière les animaux, il y a parfois des ruines et des corps qui parsèment les décors. Je me suis déjà demandé si les décors n’ont pas plus d’importance que le sujet dans ce qu’il peint. Dans le rêve, je le voyais portant différents déguisements, parcourant les chemins de son enfance, jusqu’à arriver à sa maison, une hutte de terre, et à l’intérieur un escalier comme un puits en spirale. J’ai découvert “Twin Peaks” après que tout le monde a fait un foin autour de la saison 3. Ca n’a pas bercé ma jeunesse, j’ai regardé les trois saisons d’un bloc sur le tard. Et des mois plus tard, j’ai enregistré la démo de “Mon dernier voyage” en croyant avoir trouvé une jolie mélodie. J’étais seulement en train de ressortir ça de ma mémoire en fait. Au mixage, on me l’a fait remarquer, et j’ai bien aimé l’idée. Non seulement d’avoir joué contre moi-même, mais aussi d’esquisser une mélodie qui imprègne l’époque, et qui prend sa place de figure dans le disque.

Tu ouvres le disque avec une description de Lucifer qui est, veut-on croire, une allusion au dernier chant de “L’Enfer” de Dante. Dans “Le Bâton ivre”, on croise Rimbaud, Verlaine (bien déguisés, il est vrai !), Hunter S. Thompson. Est-ce ta Sainte Trinité ? Qu’est-ce qui te nourrit aujourd’hui dans la littérature d’aujourd’hui et d’hier ?

Lucifer en enfer en ouverture de ce disque qui s’appelle “Au paradis”, c’est un peu un jeu et un avertissement. D’accueillir les auditeurs par ce premier mot « Ailleurs ». On en dit beaucoup sur une chose quand on évoque son contraire, ou le hors-champ. Et « au paradis » veut dire beaucoup de choses différentes. Il est question du dernier cercle de l’enfer dans « Jeune femme à l’Ibis », avec « mes gars sûrs Brutus Judas Cassius ». Brutus dont il est question indirectement dans le masque du fou avec le rêve de l’incendie de Notre-Dame de La Vouise à Voiron où j’ai vécu, qui évoque le rêve de Calpurnia avant l’assassinat de César. César qui était cité dans “Ma Vénus” dans le disque précédent. J’aime bien jouer à animer les personnages comme ça.

“Au paradis” évoque souvent la crise de foi(e). Quel est ton rapport au religieux, aux drogues ?

Je ne veux pas parler de ma vie mais prendre la peine d’écrire et de publier de la musique ou autre, c’est l’expression d’une forme de foi. Et une drogue. Ça impose une implication totale, un cheminement profond, et une transcendance, même si le résultat est très modeste pour la personne qui le reçoit, ici l’auditeur. Croire en l’illusion de ce qu’on fait c’est un acte de foi énorme, ça a des effets très puissants.

“ Chacun se fie à ce qu’il perçoit et ce qu’il en comprend, si tu m’entends c’est que je résonne, et c’est que je raisonne. Ce n’est pas mon rôle d’arbitrer l’entendement des autres.”

Tu sembles envisager toutes les possibilités de la post vie : le devenir-fantôme (“Le Rêve du cheval”), les errances dans d’autres mondes, les Enfers, le Paradis et finalement l’anéantissement dans “Le Bâton ivre”. Si tu avais le choix, tu prendrais lequel et, surtout, auquel te crois-tu destiné ?

Je ne suis pas très mystique. Comme sur ce disque, à la fin j’entends des oiseaux au ralenti, puis un dernier chant qui se fond dans le silence puis plus rien. Mais je doute que j’aurai cette chance.

“J’veux m’envoler sur le dos d’un Flamagenitus”

On a souvent l’impression que les grandes religions, disons constitutives de la culture européenne, les trois monothéismes et les mythes gréco-romains et égyptiens coexistent dans ton univers mental, mais à l’état d’échec. L’islam est associée à la banlieue, au shit, au fondamentalisme abruti, le judaïsme à l’antisémitisme, aux histoires merveilleuses et sordides (ou merveilleusement sordides), le christianisme, forcément perdant, en mode loser pleurnichard. Et leur corollaire, les mythes, dépouillés de leur puissance par leur association au vernis culturel scolaire (tout comme la littérature en un sens) et par la découverte tardive et… disons explosive d’Hunter S. Thompson. Pourtant, en t’écoutant, ces coquilles – vidées – reprennent leur sens, est-ce que tu te vois en poète pythique ?

Je ne me reconnais pas du tout dans cette vision des choses et ces associations. J’adore les mythes comme des contes, les lieux et les objets de culte comme des œuvres d’art, peu importe le culte dont il s’agit. Là où je fais de la musique, je m’entoure aussi d’amulettes et d’idoles qui ont une charge symbolique et une influence sur moi. Tu parles du “Bâton ivre” : dans ce morceau il est question de s’élever au ciel, comme le serpent d’airain brandi par Moïse, le bâton qui porte les coups, le nuage de fumée du shilom, le nuage de fumée de l’explosion, les cendres du patriarche, et enfin les cendres de Hunter Thompson. J’ai toujours aimé son style. Mais c’est très bien qu’il y ait malentendu sur le fond. Chacun se fie à ce qu’il perçoit et ce qu’il en comprend, si tu m’entends c’est que je résonne, et c’est que je raisonne. Ce n’est pas mon rôle d’arbitrer l’entendement des autres.

Le Paradis terrestre semble foutu (“Aux enfants de Saturne”), pourtant il paraît possible de le retrouver par le truchement des sens, principalement le sexuel et la drogue (voire la folie). C’était déjà présent dans “Le Tunnel végétal” mais c’était plus voilé (“Narval”, “Les Yeux de mes sœurs”). Dans “Au paradis”, c’est moins allusif, plus cru, plus noir. Est-ce qu’il y a urgence ? Dépression et nihilisme accru ?

C’est vrai, c’est plus direct en surface, mais il y a une multiplication de niveaux de lecture, des renversements de sens. Dans ce disque, il faut comprendre ce qu’on entend à une syllabe près, ce qu’on a cru entendre, et filer les sous-entendus. C’est un jeu d’écriture, je ne sais pas si c’est perceptible pour l’auditeur/-trice. En tous cas ce qui est sûr, c’est que le but c’est le jeu.

“Jeune femme à l’ibis” d’Edgar Degas.

On entend, et on te reproche aussi, souvent de jouer au Bashung, trop souvent vu comme référence ultime (on le sent, c’est vrai, beaucoup dans “Jeune femme à l’ibis” et dans un certain maniérisme de chant). Cela dit, cette fois-ci, on pense plutôt qu’“Au paradis” est un hommage à ce qu’on pourrait appeler tes Juifs d’Argent : DC Berman des Silver Jews, que tu reprends en concert, Cohen que tu cites même dans “Mon dernier voyage”, mais surtout Gainsbourg qui me semble embusqué partout (“Aux enfants de Saturne”/“Aux enfants de la chance”, avec les paradis artificiels si présents dans tout ton disque). Est-ce que ce sont des trucs auxquels tu penses ou qui sont tellement ancrés en toi qu’ils ressortent ?

Ces derniers temps, j’ai surtout écouté des chanteurs plus contemporains, comme Naps ou Heuss l’enfoiré. Tu parles de Bashung et Berman, qui à mon sens ont comme point commun d’avoir tous les deux été influencés par la métrique de Mark Knopfler en 1978. Chez Bashung, “Je fume pour oublier que tu bois” en 79 est à la limite du plagiat de “Sultans of Swing” [sorti l’année précédente, NDLR]. Puis à partir de là, il a creusé le sillon de la croone de Mark, très loin de sa manière de chanter d’avant. Ce phrasé de “Sultans of Swing”, pour moi aussi ça a été un choc très jeune, et dès que j’ai entendu “The Natural Bridge” de Silver Jews au début des années 2000, puis “J’sors avec ma frangine” de Bashung beaucoup plus tard, j’ai retrouvé la même évidence, le flow de Mark Knopfler qui m’avait donné le cap dès mes premières maquettes. Sans parler de ses licks de guitare déments. Et sûrement qu’il a lui-même attrapé tout ça chez JJ Cale, sur “Naturally” en 72 par exemple. Knopfler a toujours adulé Springsteen, alors qu’en vérité derrière la calvitie, le gros nez et les petits bras, c’est clairement lui le boss.
On est tous certainement traversés par les gestes de nos prédécesseurs mais en passant à l’écriture en français, ma principale question c’était “comment je chanterais ça en anglais ?” pour garder la même scansion, le même timbre, la même rythmique. Maintenant on vient me parler de Bashung, alors que j’aime bien certaines choses, mais je ne connais pas super et je m’en fous un peu de lui. “La Moselle éternelle des années 80” que je chante, c’est bien la mienne. Tous les gestes qu’on fait, on les a sûrement déjà vus ailleurs, mais sur ce disque je me suis fortement centré sur moi.

Mark Knopfler, le Patron.

Tes citations de Heuss l’enfoiré et de Naps me font penser que tu as une incroyable manière de mêler le sublime et le vulgaire. D’exhumer Dashiell Hedayat (“Long Song for Zelda” sur “Le Tunnel végétal”) ou, le temps d’une playlist pour Section 26 de faire se côtoyer Philippe Timsit (“Henri Porte des Lilas”) et le compositeur de musique baroque Monsieur de Sainte-Colombe (“Tombeau Les Regrets”) sans que ce soit incohérent. Au contraire, cela reflète bien l’image qu’on se fait de ton monde. C’est ta manière d’embrasser tout le champ des musiques populaires, qu’on appelle assez justement en France la variété ? Peux-tu nous parler de ton goût pour Philippe Timsit et Dashiell Hedayat ?

Je ne vois pas d’opposition sublime/vulgaire ici. Je trouve qu’il y a une mélancolie très forte dans le son et les paroles du morceau de Timsit, avec la citation à outrance, pathétique et jouissive des clichés yéyés, et le personnage qui s’enfonce dans la nostalgie et la fiction. On le voit dans le clip, qui devient peu à peu spectateur de lui-même, de son fantasme. Dans un sens comme Dashiell Hedayat dans “Long Song For Zelda”. On retrouve le même sens de l’inachevé dans la carrière de l’ex-bassiste de Toreros que dans la composition de Sainte-Colombe, qui esquisse des formes courtes qui restent comme suspendues en l’air. Ou que les litanies de cornes qui relancent la tension sans apporter de résolution, dans le morceau “Consume Red” de Ground Zero, que j’ai choisi pour la compilation en question. Je ne trace aucune frontière, et surtout pas de frontière de valeur, entre un compositeur de baroque, un chanteur de variété, et un rappeur marseillais dans le cas de Naps. Chacun a façonné son objet idéal avec le matériau qu’il avait à sa disposition. Je suis admiratif de tous pour des raisons différentes évidemment, mais avec la même intensité. Ca me fascine de voir des gens qui maîtrisent leur art, pour l’offrir aux autres. C’est un acte d’abnégation et de partage magnifique.

Ton groupe sur “Le Tunnel végétal” ressemble à une internationale de l’indie français : O, Q (pour un énorme solo de saxophone conclusif de l’album), Emma Broughton, Diane Sorel, Jonathan Morali, Sylvain Joasson. Est-ce que tu peux nous parler de ces rencontres, de ce qui vous a réunis ?

Ce sont tous des amis. Sylvain, Olivier et Emma, c’est le groupe avec qui on joue sur scène, et avec qui on a enregistré “Au paradis”. Tous les gens qui participent à la scène et aux disques sont des amis, pour moi le lien humain est primordial. Pareil pour Yann et Chab qui ont enregistré et masterisé. Jonathan est un ami de longue date et il est parmi les premiers à entendre mes maquettes. J’ai fait quelques remplacements dans son groupe Syd Matters à l’époque. C’est là que j’ai rencontré Diane. Je suis très content d’avoir embarqué aussi Quentin et Bryce, deux personnes dont j’admire beaucoup le travail. A chaque fois, les collaborations se sont faites très naturellement.

“J’ai beaucoup déménagé enfant, ce qui m’a donné la chance de faire partie de milieux très différents, de vivre des vies très différentes à parfois quelques semaines d’écart. Et aussi d’être déraciné plusieurs fois, de n’avoir pas accès aux lieux et aux personnes de mon passé, de devoir me construire dans le souvenir, le mythe, et une forme de nostalgie.”

J’ai l’impression que plutôt que de vivre sur des acquis, tu fais partie, tout comme O, Arlt ou Wilfried*, de cette génération d’auteurs-compositeurs/songwriters qui gagne en maturité, entre profondeur et cure de jouvence. Quel regard portes tu sur tes pairs ? Est-ce qu’il y a d’autres projets non cités qui t’inspirent et te passionnent (outre Dessner, autre musicien écartelé entre France et Etats-Unis, pop et musique plus expérimentale, sinon contemporaine, et qui signe les cordes sur “Au paradis”) ?

Pour ce qui est des acquis, je n’ai pas l’impression d’en avoir, sinon de connaître une série d’accords de guitare. Quand je pense aux musiciens que j’ai la chance de connaître, je trouve ça beau qu’on se côtoie tous depuis des années, et qu’on évolue très indépendamment dans notre style au fil du temps. Ça commence à ressembler à des parcours de vie. Ça crée de fait une manière de voir les choses, une expérience commune. Tu cites des gens qui ont une volonté forte d’exprimer quelque chose de singulier et de personnel. Je suis honoré d’être mis dans le même sac. Dans ce genre de musique, il y a aussi Nuage Fou et Maison Neuve qui ont fait des disques magnifiques récemment, “Art autoroutier” et “Vivi”, et dont on parle assez peu.

Sur “Au paradis”, il me semble que l’instrumentarium est plus réduit et tire même le fil d’ambiances très 80’s (un harmonica un peu Supertramp sur “Vue du fond de l’aquarium”, des trucs qui font penser à Dire Straits…), pas forcément toujours très bien vues par l’intelligentsia pop mais sans doute constitutives d’un jeune homme ayant vécu dans « la Moselle des années 80 ». Est-ce que tu peux nous parler de cette époque et surtout nous révéler si tu as eu « le couteau véritable de Rambo » qui nous faisait rêver en quatrième de couverture de “Télé 7 Jours” ?

J’ai beaucoup déménagé enfant, ce qui m’a donné la chance de faire partie de milieux très différents, de vivre des vies très différentes à parfois quelques semaines d’écart. Et aussi d’être déraciné plusieurs fois, de n’avoir pas accès aux lieux et aux personnes de mon passé, de devoir me construire dans le souvenir, le mythe, et une forme de nostalgie. Mais je l’ai eu, ce couteau. En plastique. Au collège Arthur-Rimbaud, pas très loin du Val-Fourré, avec sa sculpture du “Bateau ivre” et sa fresque du “Dormeur du val”. Tout ça, c’est mon ciment.

Est-ce que tu penses que tu vas relancer l’intérêt des jeunes générations pour le chillum (pas entendu parler de ça depuis le livre “Fumée clandestine” de Jean-Pierre Galland) ?

J’espère sincèrement. Tout sauf ces affreuses cigarettes électroniques.

“Au paradis” de Thousand sort chez Talitres le 5 juin.

Photo de Stéphane Milochevitch : Krikor Kouchian

2 comments
  1. Aymeric

    Han, mais on peut désormais laisser des commentaires sur Popnews sans avoir de compte Facebook? Magique. (des années qu’on attend /demande ça)

    Propos intéressants et interview rondement menée. Elle aura probablement pour effet de me faire quitter l’ « Eden » anglophone de 2015 pour tâcher de découvrir ce « paradis » francophone.

    RIP DCB

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