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Disques

Raretés (dé)confinées (19) : “#4 Record” de You Am I

La fin du confinement et, espérons-le, le retour graduel à une vie à peu près normale ne doivent pas nous empêcher de nous replonger dans quelques disques obscurs et oubliés. Aujourd’hui, l’écrivain Jean-Pierre Montal nous offre une nouvelle autour du quatrième album du groupe australien You Am I, simplement intitulé “You Am I’s #4 Record” (1998).

Franck m’a accueilli avec un geste de la main, comme s’il tenait à signaler sa présence sur ce quai de gare désert. Parka kaki, jean bleu pâle, baskets Vans dont on devinait à peine le damier sous la crasse… vingt-cinq ans plus tôt, à Paris, j’avais connu un Franck en costume de velours chocolat et souliers cirés mais il aurait fallu fouiller, au sens archéologique du terme, pour en retrouver la trace dans l’homme qui m’attendait aujourd’hui à Menton. Nous nous sommes serré la main, avons échangé quelques considérations sur le voyage, l’exactitude des trains malgré la grève, avant de nous installer dans la Peugeot 104 Z. C’est un peu stupide à dire mais j’étais heureux de revoir cette voiture, l’oblique abrupt de son coffre qui semble dire « nous ne sommes pas du même monde » aux bagnoles arrondies et trapues d’aujourd’hui.

Franck a tourné la clé. Une, deux, trois, quatre fois. Les essais suivants n’ont rien donné non plus. « Je la laisse un peu reposer, pour pas la noyer », a-t-il dit en lançant l’autoradio. Un riff. Bas du front. Mais vraiment bas du front, sans un gramme d’ironie ni le moindre clin d’œil. Un riff écrit pour dire « yeah », « awright » ou, mieux encore, cette première ligne géniale de Junk, l’incipit qui renvoie tout le néo-polar à ses Playmobils marxistes : « I ain’t blue yet / I ain’t even sick ».

– Tu écoutes encore ça ?!
– Et toi, tu n’écoutes plus ça ?!, a répondu Franck en singeant mon intonation de voix.

Nous avions découvert le groupe australien You Am I en même temps, en 1996, avec l’album Hourly Daily, une perfection dans son genre, mais nous avions cristallisé ensemble, deux ans plus tard, sur le disque suivant, #4 Record. Les esthètes pop, les revivalists sixties, les types qui savaient trouver des fringues d’époque ou qui discutaient de la taille d’un revers de pantalon au lieu de secouer bêtement la tête, ces mêmes gars qui vivaient dans un intérieur décoré de meubles rouge vif avec des affiches de Godard ou de Alfie au mur, validaient en général Hourly Daily mais considéraient que ça se gâtait avec le quatrième. Franck et moi n’étions pas, mais alors pas du tout de cet avis. Nous avons écouté cet album le matin avec le Nescafé, à midi avec le thon dégusté à même la boîte, l’après-midi avec les chips et les séries AB regardées sans le son (Les Filles d’à côté, 25 épisodes compilés sur une VHS), le soir avec la salade lentilles-Knacki, vers minuit avec mon atroce recette d’Irish coffee…. Nous avons dansé, sauté sur place, mimé des solos du guitare, joué du tambourin imaginaire et même dormi sur ces douze morceaux. Nous avons bravé plusieurs écueils pour défendre cet album : l’espèce étrange et redoutable que constituent les fans de rock australien (« Ça vaut pas Died Pretty ou les Hoodoo ») et les rockers arty comme notre ami Nico (il avait écrit Nikö sur son interphone). En écoutant #4 Record, ce fan de Birthday Party et de Sonic Youth s’était écrié, horrifié : « Mais vous virez classic rock ! C’est de la musique pour 4×4 ! » Lee Ranaldo avait produit les deux premiers albums de You Am I, Nikö s’attendait à autre chose que cette tambouille country rock-boogie-Teenage Fanclub, avec un chanteur qui s’écrie « come on » quand il voit arriver le solo.

La voix de Tim Rodgers dans cette voiture immobilisée à Menton en 2019… je n’ai pas de formule assez juste pour décrire ce moment. Seule la musique peut provoquer des instants aussi simples et aussi intenses. J’ai frissonné. Voilà, vous êtes contents ? C’est assez con ? J’ai frissonné. Franck a tenté de remettre le contact. En vain. « Je vais téléphoner à Eva, elle va venir nous chercher. » Mais il n’a pas sorti son portable et nous avons continué à écouter #4 Record en silence. Un avant-goût du confinement, mot encore inconnu. A cette heure, le parking était vide. « Give me noise /And the sound of hearts breaking in songs /Give them profiles and a voice / Which shows which country you’re from. » Comme un David Berman qui n’aurait pas lu, un moraliste formé aux Faces.

– Tu peux toujours courir pour écrire un truc aussi bon que ça dans un de tes bouquins, a dit Franck en souriant.
– C’est sûr.
– A ta décharge, tu l’as toujours reconnu.

C’était ma marotte de l’époque, les paroliers de chanson. Pourquoi personne n’appréciait Bryan Ferry, Mick Jagger ou John Cale à leur juste valeur ? J’avais démarché plusieurs maisons d’édition avec un projet d’anthologie des grands paroliers rock (j’ai toujours le dossier complet, si jamais…). « Trop compliqué pour les droits », m’avait-on répondu à chaque fois. Des années plus tard, quand j’ai sorti à mon tour cette réplique à d’autres types pour d’autres idées de livres, je me suis senti assez con.

En 1998, je rewritais des articles pour la presse professionnelle et spécialisée. Yves, un de mes clients, passait tous les 15 du mois me déposer une enveloppe avec les textes à reprendre et les photos à légender. La plupart du temps, il s’agissait d’articles sur des objets de collection. D’habitude, il restait au maximum quinze minutes, le temps de m’expliquer les points délicats, le planning à respecter. Un soir, pourtant, il s’est adossé contre l’un des murs de mon studio et a commencé à me poser des questions sur mes autres clients, mes parents, ma région d’origine.

J’écoutais alors l’album de You Am I toute la journée. Le morceau Heavy Heart a débuté. C’est une ballade romantique ultra-classique, presque bateau, « the sound of heart breaking », justement. Tim Rodgers n’essaie pas de réinventer le genre, d’y apporter sa patte ou je ne sais quoi, il revêt l’habit accroché dans la penderie de tous les songwriters, sans rechigner, ça tombe bien c’est sa taille : « I talk a lot about football / And girls I kissed in grade four ». Il y a des guitares acoustiques, du Rhodes, des balais sur la batterie et des violons… Ceux qui parlent toujours de « refaire » ou de « défaire » ont tout simplement perdu le talent de faire. Tim Rodgers, lui, s’y colle : « Now every T-shirt’s got a wine stain / I’m loving cigarettes again / I know every tune about guys and girls. »

Alors Yves, l’homme qui d’ordinaire ne quittait même pas son imperméable pour me « briefer », l’homme qui me laissait les dossiers avec sa traditionnelle formule d’adieu (« allez, décolle les mains de ton zguègue et retape-moi ces papiers à la con »), Yves Kebbouche himself autobaptisé Yves Babouche pour célébrer ses talents de négociateur, a écouté la chanson quelques secondes, m’a regardé et a dit, peu avant le pont, « tu sais, faut pas croire… Je te donne combien d’habitude ?
– 5 000 francs.
– Allez, cette fois, c’est 7 000. Faut pas croire, mon gars. Je ne pense pas qu’au pognon.

Aucun autre album ne m’a jamais fait gagner 2 000 francs.

Après le départ d’Yves, You Am I a débuté Guys, Girls, Guitars (ce titre…), à la fois lourd et enlevé, qui s’ouvre sur cette vignette parfaite : « There’s a guy singing in the edge of the room / Making sounds through a face like a prune / Suffocating from patchouli and smoke / Here’s the fifty-first song that he wrote / About the girl who split fifty weeks ago. » Echange intégralité des catalogues P.O.L et Minuit contre trois lignes écrites par un Australien inconnu. Prix à débattre.

Franck a fini par passer son coup de fil à cette Eva que je ne connaissais pas. Une blonde à l’élégance stricte, chemiser écru sur un pantalon bleu nuit, est passée nous prendre. Elle est restée polie mais semblait déployer une énergie non négligeable pour dissimuler son exaspération. J’ai placé mon sac dans son coffre et me suis installé sur la banquette arrière, comme l’enfant unique de ce couple, l’aîné qui revient d’un séjour à l’étranger et retrouve ses parents en froid. « Vous ne voulez pas passer devant ? », m’a-t-elle demandé en fixant Franck pour le mettre face à son impolitesse. « Non, il préfère que je m’occupe de l’autoradio », a répondu mon ami. Je me suis demandé s’il n’avait pas remarqué le ton de reproche ou s’il l’avait tout simplement ignoré.

La voiture d’Eva a démarré. Le vent passait par la fenêtre ouverte. Franck a relancé l’album de You Am I avec …and Vandalism, le dernier titre. La conductrice a commencé à fredonner. « Il est vraiment bien, ce disque. On devrait l’écouter plus souvent. »

Aucun autre album n’a jamais réconcilié un couple, sous mes yeux.

« I know this guy / If I’m the mayonnaise he’s the cream. » Cette chanson m’a de nouveau fait penser à Ooh la la des Faces comme lorsque nous l’écoutions en 1998. La voix de Tim Rodgers y est d’un naturel déconcertant, à se demander si un micro est placé devant sa bouche ou s’il chante pour lui seul, sans savoir qu’on l’enregistre. J’ai pensé que l’album avait vraiment vieilli, que ce n’était pas très grave, au contraire, qu’il y gagnait à ne plus correspondre à rien, à paraître aussi anachronique qu’une compile « Fiesta latina » ou un truc de ce genre. « And he can see a Wednesday morning / Like others see Friday night », a poursuivi le chanteur. Il s’agit du meilleur portrait possible de Franck. La miniature parfaite, précise comme une maison de poupée, de notre amitié. Normal, ce Tim Rodgers nous connaît bien. Il a passé pas mal de temps avec nous.

Jean-Pierre Montal est notamment l’auteur des romans Les Années Foch et Les Leçons du Vertige, ainsi que du recueil de nouvelles Nous autres paru l’an dernier (tous aux éditions Pierre-Guillaume de Roux).

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