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Disques

Raretés confinées (11) : “Aston Martin” de Ludovic Triaire

Ce confinement est pour beaucoup d’entre nous l’occasion de nous replonger dans quelques disques obscurs et oubliés. Et, parfois, d’y retrouver des chansons qui ont compté, et qui nous évoquent des souvenirs. Aujourd’hui, “Aston Martin” de Ludovic Triaire (1994).

En musique comme ailleurs, le talent n’est pas toujours garantie de succès. Parfois la postérité répare les injustices : les disques du Velvet Underground, de Nick Drake, de Love ou de Tim Buckley se vendent sans doute mieux aujourd’hui qu’à leur sortie, pour le plus grand bonheur des quelques survivants parmi eux. Dans vingt-cinq ans, l’unique album de Ludovic Triaire sera-t-il enfin célébré à sa juste valeur ? Ira-t-on chez les disquaires pour l’acheter en réédition vinyle, comme “Forever Changes” ou “White Light/White Heat” aujourd’hui ? On peut se permettre d’en douter, et mieux vaut donc ne pas attendre une très hypothétique reconnaissance tardive pour en parler.

L’homme a d’abord chanté en meute. Le groupe s’appelait Les Loups, c’était la fin des années 80 à Paris. Un seul album, sans titre, paru chez Ariola en 1990, qui partait un peu dans tous les sens musicalement. L’un des deux singles extraits, “La Fille en couleurs”, fut interprété cette année-là dans “La Classe” sur FR3, suite de sketchs plus ou moins consternants qui se concluait par une séquence faussement live. Du playback qui ne se donnait même pas la peine de cacher qu’il en était : pas de micros, pas de guitares branchées. La chanson, variété-rock un peu loubarde avec refrain musette, n’est pas inoubliable malgré un texte amusant et bien tourné. Mais Ludovic Triaire, grande bringue à long cou et faciès élastique façon Jim Carrey, crève l’écran. Il y a en lui quelque chose de délicieusement inactuel, qui rappelle dans une version modernisée Boris Vian, les chansonniers, la Rive gauche.

Quatre ans plus tard, il se lance en solo avec la même gouaille, mais l’ambition musicale est tout autre. Coécrit et coarrangé avec Stéphane Thénevin, ancien Loup, l’album – sans titre là aussi – a été en partie enregistré à Londres et revendique fièrement son anglophilie. Avec une obsession pour “Chapeau melon et bottes de cuir” : “Emma” est une lettre d’amour à Emma Peel, tandis qu’“Aston Martin” assoit les personnages de la géniale série sur le siège passager ou la banquette arrière et négocie avec brio des virages mélodiques serrés avec un petit orchestre de cordes et vents. C’était censé être le single et j’ai retrouvé la trace d’un CD promo, mais je ne suis même pas sûr qu’il soit sorti dans le commerce. Si le morceau est la réussite la plus éclatante de l’album, l’ensemble tutoie constamment l’excellence, jusque dans sa reprise risquée de “What’s New Pussycat?” (seule concession à la langue anglaise) et ses intermèdes et intros instrumentaux orchestrés avec goût. Aussi bon parolier que chanteur, Triaire puise beaucoup, avec un humour souvent grinçant, dans l’imaginaire fin de siècle, et plus largement dans le XIXe : “Diavolo” (l’histoire brillamment racontée d’un duel), “Les Neurasthéniques”, “Le Chat noir” en hommage à Poe, le très accrocheur “Dandy” sur un personnage à la Des Esseintes qui « se moque bien de ce qu’on dit de lui »…

Trop à contre-courant (ou à rebours) dans une France qui dansait alors “Le Mia”, allait cueillir des champis avec Billy Ze Kick ou montait sur le manège de Piaf repeint par Daho ? Ce disque qui avait a priori tout pour réconcilier les fans de pop raffinée et les amateurs de chanson à texte ne toucha malheureusement ni les uns, ni les autres. Il y eut certes quelques critiques élogieuses, mais je n’ai pas le souvenir que la maison Barclay ait beaucoup misé en promo sur son poulain malgré le budget conséquent qu’avait dû représenter la réalisation de l’album. J’eus la chance d’avoir quelques amis qui le possédaient, ce qui me permit d’en faire des copies successives alors que les exemplaires originaux avaient depuis longtemps déserté les bacs. Ces copies CD ou K7 n’étant pas immortelles, je finis il y a quelques années par l’acheter sur Discogs, craignant qu’il ne devienne totalement introuvable. Et je le réécoute toujours avec autant de plaisir.

Après cet échec, on retrouva encore notre zigoto neuf ans plus tard sur deux morceaux de “L’Héroïne au bain”, conte musical d’Olivier Libaux (ex-Objets et futur Nouvelle Vague) lui aussi accueilli par une indifférence polie – et injustifiée. Puis plus rien, à ma connaissance.

Un groupe français écrira-t-il un jour une chanson intitulée “Je sais où habite Ludovic Triaire”, à la façon des TV Personalities avec Syd Barrett ? C’est peu probable, mais on peut toujours rêver.

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