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Disques

PHÔS – A l’oblique

Dans la foulée de son grand œuvre “Géométries sous-cutanées”, formidable réussite et classique instantané d’une pop instrumentale contemporaine exigeante et inspirée, Catherine Watine effectue un pas (de deux) de côté avec son nouveau projet PHÔS où, chose remarquable, elle laisse au compositeur et producteur Intratextures le soin de sertir de musique ses fulgurances poétiques. “Sur la terre, sur la terre que l’on foule/Nous on croule/On croule sous le poids, sous le poids de la foule”… Dès les premières strophes, le décor est planté : À l’oblique est un disque qui dira l’errance mais aussi, souvent, la solitude, l’absence, le temps qui passe, la mélancolie, ainsi que la difficulté de connaître l’autre vraiment, cette recherche vaine pour éprouver ce sentiment d’humanité qui devrait nous lier, et pourtant…

Pour ce deuxième album de sa discographie en français après le très beau “Atalaye” (2015), l’Alto-Séquanaise prend le parti de la poésie parlée, un spoken word où le jeu des mots raconte les maux du jeu cruel qu’est parfois la vie (“Schizo, je freine/J’ai perdu les rênes” dans la mystérieusement bien nommée “L’As est tombé sous la pancarte”, où de sa langue à la fois sobre et dadaïste, Catherine Watine égrène une – énième ? – histoire de trahison). Au cœur de l’album, “Doorway” fait exception : c’est en anglais que la chanteuse – même si l’on est plus ici dans la déclamation à la Laurie Anderson que dans le chant proprement dit – cherche une porte de sortie, sa voix s’insérant parfaitement en filigrane dans les trames sonores, qui de morceau en morceau évoquent tour à tour les pièces d’un René Aubry ou même d’Erik Satie, ainsi que les textures imaginées par les Ecossais d’Arab Strap ou les architectures soniques déployées par le Français M83 et les Suédois The Radio Dept.

Dans ce qui est sans doute un des plus beaux textes de l’album, aux accents verlainiens (“Sur les crins des archets”), la poétesse clame d’ailleurs avec émotion son amour de la musique, qui comme un refuge, une ivresse, parvient à la soustraire du monde (“Lentement je m’enfuis sur mes touches d’ivoire/Je me verse des notes à boire”), et érige un piédestal à ses maîtres (“Chopin, Bach, Fauré, Satie, Reich, Glass, Arvo Pärt”), nous offrant les clés (de sol, de fa ou d’ut ?) des profondeurs de son âme (“du fond des marécages”, dit-elle).

A fleur de peau, à fleur de poésie, Catherine Watine nous invite sur “A l’oblique” à l’accompagner sur les brisants intimes d’une vie consistante, où affleure depuis toujours le questionnement sur ce qu’est qu’être humain, et comment on arrive ou pas à entrer en relation les uns avec les autres pour ce projet commun que devrait, que pourrait être, l’humanité… Mais “trop de silence, trop d’impatience/Il y avait trop de rien, trop de chagrin” : dans “Le Grain de peau”, qui inaugure la plus belle trilogie de chansons de l’album avec “Dans la brume” (un presque single, sommet de poésie du quotidien) et “Les Orpailleurs” (déchirante déclaration d’amour et texte sublime), Catherine Watine décrit la fatalité de ces êtres sensibles condamnés à traverser la vie en outsiders, étrangers aux mœurs singulières du monde moderne, mais qui de leur marge, de leur poste d’observation reculé, distillent leurs trésors, ce genre de richesses qui n’ont pas de prix. Car même dans le désert et dans l’absence, le feu couve toujours, et le désir existe, luit et à chaque instant peut s’embraser.

PHÔS, en grec, signifie “lumière”… Une lumière souvent sombre, diffractée, dans “A l’oblique”, par des états d’âme, des sentiments et des inspirations prodigués avec talent et générosité. Que cette lumière soit…

David Guérin

  1. Un mouton et une rose
  2. Mensonges des sentiments
  3. L’as est tombé sous la pancarte
  4. L’horizon est restreint
  5. Doorway
  6. Le Grain de peau
  7. Dans la brume
  8. Les Orpailleurs
  9. Sur les crins des archets
  10. Sous le feu des brindilles
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