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Disques

Erik Jeor – Röda Singlar

Erik Jeor - Röda Singlar

Lorsque nous avons déménagé en Suède, il y a maintenant presque dix ans, notre ami, mélomane de fond, Aymeric, qui tient toujours assidument son blog Arise Therefore, nous avait conseillé d’essayer d’entendre et de voir Balroynigress, le projet d’Erik Jeor, dont il était grand fan du double LP « Dress The Ship in Black ». Je ne me souviens plus exactement de ses termes mais c’était un truc du genre (mais en mieux senti forcément) : si tous les folkeux faisaient de la pop comme ça, ce serait très enthousiasmant. J’ai eu l’occasion de voir plusieurs fois Balroynigress dans des formations plus ou moins larges (dont le quatuor Balroy des quatre) et c’était à chaque fois très impressionnant. Notamment le percussionniste membre de l’ensemble Kroumata, qui avait interprété Drumming sous les yeux de Steve Reich, lors de sa venue pour la remise du Polar Music Prize. C’est dire le niveau.

Vous dirais-je aussi que je suis fou des aquarelles d’Erik Jeor et que si je gagnais, très gros, au Triss (jeu à gratter local), je m’en offrirais une ? En attendant, je profite des pochettes, celles du double « Dress The Ship in Black » et du récent « Röda Singlar », sorti en numérique plus tôt cette année et, enfin, en physique début octobre, dans une jolie boîte cartonnée contenant cinq cartes postales représentant des œuvres d’Erik Jeor avec les paroles des chansons imprimées au dos. Une jolie réalisation artistique en édition ultra-limitée à 100 exemplaires (avec une jolie tête de pioche en guise de logo de label, semble-t-il. À moins que ce ne soit la crosse du père abbé d’Andreï Rublev…).

« Röda Singlar » prend du large par rapport à « Dress The Ship in Black ». Plus intimiste, plus poppy aussi. A l’image des aquarelles, les couleurs flashy côtoient des tonalités plus sombres et angoissantes, plus profondes aussi, comme de la 2D qui se projette ou plutôt se dilue. Est-ce organique, métallique, végétal, minéral, vivant, stable, évanescent, solide, micro, macro ? La pop de « Röda Singlar » est comme ça, véritablement mutante et avec textes assez insaisissables mais moins tordus (quand je dis tordu, attention : c’est une qualité), il me semble, qu’auparavant. Se mêlent ainsi souvenirs de résidence à Paris, de chansons « Lles Feuilles Mortes » de Prévert), qui remplacent l’écriture automatique d’autrefois par les jeux de mots de sa fille. Des promenades en famille près de Drottningatan après l’attentat de Stockholm, des évocations mystiques de personnes chères et disparues.

Pour accorder légèreté et profondeur, sans lourdeur, Erik Jeor, comme toujours finalement (il suffira pour s’en rendre compte de regarder la captation du concert donné pour la sortie du disque avec un personnel monté pour l’occasion et sans répétition ou presque), s’est bien entouré. On retrouvera donc Göran Kajfes, Sun Ra local à trompette, David Åhlen, collaborateur, entre autres, de Nicolai Dunger, le jazzeux Nils Berg et la popeuse Sara Isaksson, le tout pour créer des ambiances qui ramèneront les souvenirs d’une pop arty cotonneuse et soyeuse apparentée à du Roxy Music, finement ouvragée donc mais résolument moderne et efficace. On retrouve un peu ici les principes d’un Jens Lekman (Sparanöt) mais avec des arrangements plus organiques, plus fou-fou, plus limités mais plus fouillés aussi : le meilleur des arrangements jazzy (ah ces cordes et vents discrets et magiques, ces basses-caoutchouc pour suivre ou contrebalancer les ascensions vocales d’un Jeor au sommet…) pour une pop en apesanteur glossy (Genom nöd och lust) et dancy aussi parfois (« Ut I Vida Världen »). C’est ultra frais et c’est toujours bien fait.

Voilà une bien belle petite boîte de douceurs visuelles et sonores à offrir à vos amis les plus curieux et amateurs de beaux-arts. 

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