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John Parish – Interview (2e partie)

Suite et fin de notre entretien avec l’affable John Parish. Après avoir abordé ses activités de compositeur de B.O. dans le premier volet, Il évoque ici son travail de producteur, sa relation amicale et professionnelle avec PJ Harvey, et l’inspiration inattendue d’un morceau de son groupe Automatic Dlamini à la fin des années 80.

John Parish 1 Comme producteur, comment choisis-tu les musiciens avec lesquels tu travailles ?

Certains sont des amis, ou des gens que j’ai déjà rencontrés par le passé. Ils souhaitent travailler avec moi parce qu’ils apprécient ce que j’ai fait et pensent qu’on va bien s’entendre, pas parce qu’une personne extérieure leur a conseillé de me prendre comme producteur – là, généralement, ça ne fonctionne pas très bien… Comme dans le cas d’un réalisateur et d’un compositeur de B.O., une bonne relation entre l’artiste et son producteur est essentielle à la réussite de l’entreprise. Il y a des artistes très talentueux et des producteurs brillants, mais s’il n’ont rien en commun il vaut mieux qu’ils ne collaborent pas. Quand des musiciens viennent me chercher, c’est généralement qu’ils ont écouté et aimé certains des disques que j’ai réalisés, et que nous avons donc des goûts en commun. Nous avons une discussion au téléphone, puis nous nous rencontrons pour affiner le projet et voir si le courant passe. Si c’est le cas, on se lance et il y a rarement de mauvaises surprises. De toute façon, si quelque chose ne va pas, je le sens très vite. Mais comme je suis en quelque sorte dans une “niche”, ceux qui m’abordent partagent avec moi une même esthétique. Je ne dis pas qu’on a des idées identiques sur tout, mais au moins, nous savons vers quoi nous voulons aller. Certains des musiciens avec qui j’ai travaillé sont devenus des amis, d’autres non, mais le plus souvent ça s’est bien passé. Heureusement… (sourire)

Quand il s’agit d’artistes ayant déjà un univers très affirmé, comme Dominique A ou Dionysos pour citer des Français, que peux-tu leur apporter ?

C’est une bonne question… Je me la pose fréquemment. Etant depuis longtemps dans le circuit, on me demande régulièrement avec qui je rêverais de travailler, et je me rends compte que les groupes que j’adore sonnent déjà merveilleusement, je ne suis donc pas certain qu’ils aient vraiment besoin de moi. Après, un producteur va forcément apporter quelque chose, c’est quand même pour ça qu’on l’engage. Il doit faciliter les choses, critiquer de façon constructive, aider l’artiste à juger son propre travail. D’après ma propre expérience de musicien, il est très difficile d’avoir soi-même le recul nécessaire. Il faut donc avoir quelqu’un à ses côtés qui soit capable de dire : « Oui, c’est pas mal mais on peut sans doute faire encore mieux. » Quel que soit le talent de l’artiste, ce genre de conseils ne peut que lui être bénéfique. Je suis d’autant plus impliqué que je joue souvent sur les disques que je produis : pas tellement avec Dionysos car c’est déjà un groupe complet, mais dans le cas d’“Auguri” pour Dominique A, ma participation a été assez importante. En fait, ça varie beaucoup d’un projet à l’autre.

auguri

Dominique A sortait d’un disque difficile à tout point de vue, “Remué”, et avait certainement envie de faire quelque chose de plus simple, rapide, direct.

Ce sont généralement les caractéristiques qu’on accole à mon nom, c’est vrai, ce côté brut… Ceci dit, j’aime bien les effets, mais il ne faut pas qu’ils brouillent la communication entre l’artiste et l’auditeur ; celle-ci doit être la plus directe possible. Un bon disque, un bon concert, c’est quand il y a une forme d’engagement des deux côtés. Je reconnais que c’est un concept assez ésotérique… Tu ne peux pas dire : fais ci, ou ça, et la personne qui écoutera se sentira plus engagée par ta musique. Ça vient avec la pratique. Mais je sais en tout cas ce qui contrevient à cette proximité : le tendance à surproduire qu’on trouve sur la plupart des disques pop actuels, cette espèce de vernis. J’ai l’impression quand je les écoute qu’il y a une couche de plastique entre le son et mon oreille. Les ingénieurs du son inexpérimentés ajoutent souvent de la reverb sur les voix sans même demander au groupe s’ils en veulent, juste parce que c’est ce qui se fait habituellement. Le résultat peut être bien, mais pas forcément. Il faut toujours se poser la question de l’utilité de ce genre d’effets. J’ai des goûts et une esthétique affirmés, j’aime en effet ce qui est un peu brut parce que ça me paraît plus réel. Je veux entendre vraiment les instruments, la tension dans la voix, quelque chose qui m’agrippe… Aujourd’hui, c’est très facile de faire un disque au son parfait, mais ce n’est pas ce que je recherche.

Dans la plupart des tes projets, tu es un “homme de l’ombre”. C’est ce qui correspond le mieux à ta personnalité ?

Je crois, oui. Sinon, je n’aurais pas fait tout cela pendant si longtemps sans ressentir de frustration. Mais ça n’a pas toujours été le cas : dans Automatic Dlamini, à la fin des années 80, j’étais le “frontman” et j’aimais ça. En approchant la trentaine, je me suis senti de moins en moins à l’aise dans ce rôle. Les années qui ont suivi, je n’ai pas chanté, j’ai juste travaillé comme musicien et producteur, et ça me convenait parfaitement. En fait, je me suis remis à chanter, en m’accompagnant à la guitare, quand j’ai eu des enfants, parce qu’ils aimaient bien ça, et moi aussi. Je me suis rendu compte que je pouvais utiliser ma propre voix, plutôt que d’imiter ce que je pensais être un chanteur de rock. Même si je compose encore beaucoup de musique instrumentale – comme sur “Screentests”, forcément –, la voix est de plus en présente. Mon prochain album sera à moitié chanté. Ne plus être sur le devant de la scène ne me dérange pas, je ne pense pas que c’est à cela que je suis le meilleur. Les grands performers peuvent se donner à fond chaque soir, ce qui n’est pas forcément mon cas. Il y a des fois où je me sens en osmose avec le public, où je communique beaucoup, et d’autres où j’ai seulement envie de jouer, et pas tellement de parler. Si vous aimez ma musique, ça va, mais si vous êtes là un peu par hasard, vous risquez d’avoir plus de mal… Bon, généralement, les gens qui viennent me voir aiment et connaissent ce que je fais. Pour prendre un exemple totalement opposé, Polly (PJ Harvey), elle, a une présence scénique absolument magnétique.

John Parish 3

Aimes-tu écrire des textes de chansons ? Cela te vient-il aussi facilement que la musique ?

Non, c’est généralement plus dur, parce qu’aujourd’hui j’ai moins l’habitude de le faire. Curieusement, quand j’ai commencé la musique, c’était l’inverse, j’écrivais plus de paroles que je ne composais de mélodies. A l’époque, ça venait plus facilement… mais la plupart étaient complètement nulles ! (rires) Aujourd’hui, je fais preuve de davantage de discernement et d’exigence, et c’est pour ça que ça me prend beaucoup plus de temps. Encore que je ne sois pas du genre à m’asseoir à mon bureau pour écrire des textes de chansons, ce sont plutôt des idées, des bribes qui me viennent comme ça. Ça reste un long processus, et j’aimerais pouvoir en écrire davantage, mais j’ai du mal à trouver le temps car je suis très pris. Pour la musique, c’est plus facile : les B.O., par exemple, on me paie pour en composer, dans un temps imparti. Je me lève le matin et je m’y mets, c’est quelque chose de naturel. Ecrire des paroles, c’est plus “ésotérique” et personnel, personne ne me demande de le faire. Je suis vraiment très content de ce que j’ai écrit pour mon prochain album, mais en même temps ça représente quatre textes en trois ans, ce qui ne peut pas vraiment être considéré comme une productivité élevée… (rires)

Concernant PJ Harvey et toi, vos statuts respectifs ont évolué au fil des années et des projets. Au début, elle n’était qu’une musicienne dans ton groupe Automatic Dlamini, alors qu’aujourd’hui, c’est toi qui es l’un de ses accompagnateurs réguliers. Tu as produit certains de ses disques, et vous en avez publié deux sous vos deux noms, où vous faisiez jeu égal. Ces changements dans votre longue relation de travail expliquent-ils le fait que vous continuez à collaborer aujourd’hui, avec une créativité intacte ?

Il m’est difficile de définir précisément ma relation avec Polly. Nous nous connaissons depuis 25 ans, autant dire depuis toujours, nous sommes à la fois de très bons amis et des collègues… Aucun de nous deux n’entretient une autre relation de travail aussi longue et forte, c’est vraiment quelque chose de spécial. Le fait que Polly ait connu très vite le succès de son côté aurait pu être déstabilisant pour moi, mais je pense que c’est arrivé au bon moment. Cette période était l’une des plus riches et satisfaisantes de mon existence : j’ai rencontré alors des musiciens qui m’ont beaucoup inspiré, ainsi que celle qui allait devenir ma femme, j’avais un poste de conférencier dans une université qui m’apportait un certain statut, pour la première fois je gagnais correctement ma vie. J’avais l’impression que jusque-là, il ne m’était pas arrivé grand-chose, et soudain beaucoup de choses changeaient pour moi en mieux, me faisaient aller de l’avant. Si ce n’avait pas été le cas, si j’avais continué Automatic Dlamini dans une relative obscurité, j’aurais peut-être été jaloux, frustré, malheureux. Là, j’étais plutôt heureux pour Polly, et fier d’elle. J’avais connu une singer-songwriter adolescente, timide, et je voyais ce qu’elle était devenue…

Dès que tu l’as rencontrée, tu as pensé qu’elle pourrait aller très loin ?

Non, c’est impossible de prévoir ça. C’est vrai que la première fois que je l’ai entendue, je me suis dit qu’elle avait beaucoup de talent. Mais j’étais un peu le seul à le déceler ! (rires) Je ne savais pas du tout ce que ça allait donner par la suite, et je suis d’autant plus impressionné par son développement artistique. Je suis vraiment très admiratif de sa carrière.

Automatic Dlamini

Une dernière question totalement anecdotique, mais qui me turlupine depuis longtemps. L’une des chansons d’Automatic Dlamini s’intitulait “Giraffe in Warszawa”. Or, j’ai vécu quelque temps à Varsovie et je n’y ai jamais vu de girafe…

En fait, ce morceau a été enregistré à Varsovie. C’est une histoire très étrange, qui mérite d’être racontée. Le mari d’une de mes cousines est d’origine polonaise, et m’avait assuré qu’il pourrait nous organiser une petite tournée là-bas. C’était dans les années 80, avec les difficultés qu’on peut imaginer ; on était intéressés, mais on pensait que ça ne se ferait jamais. En fait, ça s’est limité à un seul concert, à Varsovie, mais comme on pouvait faire quelques dates à Berlin à l’aller et au retour, on s’est dit que ça en valait la peine. Le cachet du concert polonais était en zlotys, dont on ne pouvait rien faire hors des frontières du pays. Il fallait donc dépenser l’argent sur place, et on s’est dit alors qu’on allait réserver un studio à Varsovie pour y enregistrer quelques chansons. On logeait dans un appartement du centre, et les propriétaires du studio nous ont donné des indications pour nous y rendre : première à gauche, puis vous tournez, la prochaine à gauche, et quand vous arrivez au niveau de la girafe, vous prenez à droite et vous y êtes. On s’est dit : « Une girafe ? On a dû mal comprendre, ou ils voulaient dire un autre mot. » Et puis arrivés sur place, on a vu une immense statue de girafe en métal… On passait donc tous les jours devant en voiture, et c’était une image frappante, d’où le titre de la chanson. Qui est de loin la meilleure que nous ayons enregistrée lors de cette session, d’ailleurs. Elle fait partie de celles que je peux encore écouter en appréciant les paroles. Alors que j’ai du mal avec la plupart des textes que j’ai écrits avant l’âge de trente ans… (rires) Pour en revenir à cette escapade polonaise, Polly venait alors d’intégrer le groupe. Elle avait 18 ans et j’imagine que cette expérience lui a dessillé les yeux… Un beau souvenir, en tout cas !

 

Merci à Marc Chonier.

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